dimanche 17 septembre 2017

Jakob Vegelius, Prix Sorcières Romans Juniors 2017 : «Mes personnages sont ambigus, comme nous le sommes tous.»

Jakob Vegelius
VÉRONIQUE FOUCHÉ: Votre livre, Sally Jones, a reçu le Prix Sorcières…  Une sorcière pour une gorille en salopette un peu magicienne, ça vous va?
JAKOB VEGELIUS: Je suis bien sûr très heureux et fier de ce prix très prestigieux!

Le livre raconte les aventures rocambolesques de Sally Jones, jeune gorille mécanicienne sur un bateau, et du Chef, Henri Koskela, capitaine du bateau. D’où vous est venue l’idée de ce couple de héros?
Je ne peux réellement pas dire... Ils ne sont en tout cas pas inspirés par des personnages réels.

Sally Jones, très attachée au Chef, va devoir mener l’enquête afin de prouver l’innocence de ce dernier, accusé à tort de meurtre. Pourquoi faire mener une enquête chez les hommes par une héroïne qui ne peut pas parler?
Je n’ai pas de bonne réponse à cette question non plus. C’est souvent très difficile de retracer le cheminement d’une idée!

Sally Jones va croiser différents personnages, certains bienveillants, d’autres rudes, voire mégalomanes… Pourtant aucun personnage n’est caricatural, ils ont tous leur part d’ombre ou de lumière. Fiction ou observation?
Comme je vous le disais, aucun personnage n’est basé sur de véritables personnes. Mais je suis heureux qu’ils soient ambigus, comme nous le sommes tous.

Votre livre est une véritable invitation au voyage. L’action se déroule dans différents pays, notamment au Portugal et en Inde. Voyage imaginaire ou documenté?
J’ai effectivement voyagé dans la plupart des lieux décrits dans le livre, mais je n’utiliserai pas ce livre comme guide de voyage! Le rêve a sa part lui aussi…

Vous êtes auteur, illustrateur et designer graphique. Est-ce un choix de départ?
Non… ça s’est juste trouvé comme ça. Mais à un moment j’ai décidé d’essayer d’en vivre.

Depuis quand écrivez-vous? Et Pourquoi écrivez-vous?
J'écris depuis l’enfance. Quant à la seconde question… Je n’ai pas de réponse courte à lui apporter. Peut-être que je ne le sais pas exactement moi-même.

Comment et quand écrivez-vous?
Sur un portable. Quand j’ai le temps.

Combien de temps l’écriture de Sally Jones vous a-t-elle pris?
J’ai travaillé plus ou moins assidûment sur le livre pendant six ans. Les illustrations m’ont pris une année presque entière.

Quelles sont vos influences littéraires? En jeunesse?
Hergé et Tove Jansson.

Quelles sont vos autres sources d’inspiration?
J’ai passé pas mal de temps en mer, surtout quand j’étais plus jeune.

Pensez-vous au texte avant l’image, en même temps ou inversement?
Le texte en premier, puis les illustrations. Mais quand les illustrations sont faites, je travaille à nouveau le texte…

Pensez-vous à votre lecteur quand vous écrivez? Et d'ailleurs… pour qui écrivez-vous?
Je ne pense pas vraiment au lecteur… Et j'écris pour tous, j’espère. Un bon livre pour la jeunesse peut être apprécié par des lecteurs de tous âges.

Propos recueillis et traduits par Véronique Fouché, Librairie Sorcière la Vagabonde & sa Fabrique à Versailles



Sally Jones est une gorille qui sait lire et écrire, comprend ce que les humains disent, et a appris la manière dont ils réfléchissent... Mécanicienne, elle accompagne Henri Koskela qu’elle surnomme le Chef. Tout est parfait jusqu’au jour où, en rade à Lisbonne, ils se retrouvent embarqués dans une sale affaire, et où Koskela, accusé de meurtre, se fait emprisonner. Commence alors l’enquête de Sally Jones, qui l'entraîne du quartier d’Afalma aux lointaines contrées de l’Inde, afin de prouver l’innocence du Chef... Voici un grand roman d’aventure, bourré de rebondissements et d’émotions. On est séduit par la douce chanteuse de fado Ana et par le luthier signore Fidardo, on voyage avec Sally Jones jusqu’au palais du maharadja de Bhapur… Tout est soigné dans ce livre de plus de cinq cents pages: l’intrigue digne des meilleurs romans policiers, les illustrations qui ne sont pas sans rappeler l’univers d’Anthony Browne, et la traduction assurée par des expertes en suédois et en français.

Delphine Perret, Prix Sorcières Premières Lectures 2017 : «Il était de passage dans l’histoire, et j’ai pris plaisir à le dessiner.»

Delphine Perret
On a soumis à l'interrogatoire Delphine Perret, assistée de son éditrice Valérie Cussaguet, histoire d'en savoir un peu plus à propos de Björn. Et voilà ce qu'on a appris. Le prénom de Björn a été choisi un peu au hasard pour sa consonance et il s’agit, tenez-vous bien, d’un mot d’origine scandinave signifiant ours (si si)! «Un vrai coup de génie» ironise l'auteure. On sait aussi que ce livre cristallise beaucoup les envies de travail de Delphine Perret et de son éditrice, Valérie Cussaguet: l’auteure comme l’éditrice avaient envie depuis longtemps de faire un livre avec du papier de couleur. La rencontre entre les pages de couleur et les traits noirs de Delphine Perret était alors évidente. Pour Björn, six histoires d’ours, le décalage entre la couleur de la couverture et celle des pages est une envie de l’auteure qui a choisi (et adore!) ces deux tons de vert différents. Oui mais voilà, certains n’y voient pas de vert et, si l’on est comme Valérie Cussaguet, on perçoit plutôt une couverture jaune… ce qui rend l’objet déroutant et peut-être même différent de ce qu’a voulu faire l’auteure. Un exemple de perception subjective des couleurs tout à fait intéressant. Alors la couverture: jaune ou verte, à votre avis? Deux points de vue différents, deux visions des choses mais un même élan et un même amour pour l’objet.

Voilà pour ce que l’on sait. On n’a aucune certitude, en revanche, sur l’origine des histoires de Björn. Peut-être cette idée d’histoires d’ours vient-elle d’un précédent livre de Delphine Pablo et la chaise (édité en 2015 aux éditions Les fourmis rouges) dans laquelle Björn apparaît et assiste à un spectacle «il est là, il ne sert à rien, il est de passage dans l’histoire mais j’ai pris plaisir à le dessiner» raconte Delphine Perret.  Peut-être faisait-il partie d’une exposition au salon du livre de Villeurbanne où on ne voyait que lui («un petit peu comme Brigitte Bardot» plaisante Valérie Cussaguet, avé l’accent du sud) au milieu de la mise en scène d’une salle d’attente de personnages patientant avant d’être intégrés à une histoire.

Ou peut-être qu’il y avait un croquis qui existait depuis longtemps sur un carnet, et peut-être aussi un texte un peu écolo, «parce qu’elle est comme ça, Delphine, un peu écolo» avec une histoire d’ours dans sa caverne qui s’encombre d’un canapé inutile? Cette histoire aurait, paraît-il, servi de point de départ aux autres histoires d’ours présentes dans l’album, même si la version que l’on connaît a beaucoup évolué depuis, car les histoires se sont mutuellement nourries et influencées. Et peut-être tout simplement que Björn vit sa propre existence et qu’elle échappe totalement à son auteure, il suit Delphine Perret depuis bien longtemps et il ne demandait qu’à sortir de l’ombre et être exposé aux yeux du monde. Depuis, certaines seraient même tombées amoureuses de lui, mais ça, c’est une autre histoire…

On ne sait pas bien finalement, d’où vient le personnage de Björn, les versions divergent. Une chose est sûre cependant: Björn et ses histoires d’ours sont nés de tous ces mouvements convergents et de la belle complicité de l’auteure et de l’éditrice! Nul doute qu’elles s’accordent à merveille pour faire naître les aventures de Björn, et nous aurons d'ailleurs le plaisir de les retrouver dans Björn et le vaste monde...! Reste à savoir quelle sera la couleur de la couverture. Un indice: il s’agit, paraît-il, d’une sombre histoire de piscine et de bonnet oublié, ou pas.

Propos recueillis par Vanessa Sauvage, Librairie Sorcière À Pleine Page à Amiens


Adorable Björn qui, paré de toute sa naïveté, vit tranquillement dans la forêt entouré d’une jolie bande d’amis... Avec une simplicité extrême et beaucoup d’humanité, Delphine Perret installe son personnage dans les tendres questionnements de l’enfance. Grâce aux récits très courts et pleins de bons sens, l’imagination peut s’envoler, auréolée d’un beau sourire. Les réflexions de Björn font écho à celles de nos bambins. Par exemple: à quoi bon s’encombrer d’objets que l’on n’a pas souhaité même si tout le monde trouve cela formidable? Un goût d’intemporel… Tout est beau dans ce petit livre: le propos, l’illustration et l’objet lui-même. Björn est une véritable ode à la nature et à la contemplation en six petites histoires humoristiques, parfaites pour les lecteurs en herbe... et les autres!  

Delphine Chedru, Prix Sorcières Tout-Petits 2017 : «J’y ai vraiment pris goût!»

Delphine Chedru
JULIE EVEN: Bravo Delphine pour ce prix Sorcières! Un prix pour un album paru aux éditions Hélium... Cela récompense-t-il aussi une complicité particulière avec cet éditeur?
DELPHINE CHEDRU: Merci! Oui c’est vrai que mes relations avec Hélium sont particulières. Je travaille avec Sophie Giraud depuis le début de sa maison. Elle a, comme toute son équipe, un talent particulier qui force à l’exigence, au renouveau. À chaque fois, je suis très fière des livres que nous faisons ensemble!
Dans notre quotidien de libraire, il est important de pouvoir proposer de la création de qualité pour les tout-petits. Paul a dit est-il né d'un même type d'envie?
Mes deux premiers livres s’adressaient aux tout-petits mais j’ai ensuite un peu délaissé ce public. Puis, j’ai réalisé que les touts-petits nécessitent un esprit de synthèse, un à-propos et une force dans la simplicité qui m’intéresse énormément – cela correspond beaucoup à mon style graphique. Et contrairement à ce que l’on pourrait croire, faire simple et juste n’est pas le plus facile! C’est passionnant et si motivant de s’adresser aux plus jeunes! Jouer avec des couleurs et des rythmes, utiliser le texte pour son oralité pure…
Graphiste à l'origine, tu ne vis à présent que de l'illustration. Ta formation joue-t-elle cependant un rôle dans la création de tes albums?
Je crois que j’ai gardé de ma formation et de mes dix années en tant que graphiste, le goût pour les compositions et les images explicites. J’aime agencer mes illustrations à la façon de collages, en cherchant à chaque fois l’assemblage, l’accord le plus juste par rapport à mon idée. L’image au service du propos. Presque comme on pourrait concevoir une affiche, la narration en plus.
Il y a une véritable diversité dans ton travail: livres-jeux, livre-disque, livres animés, albums… Et tu es également coloriste pour la bande dessinée. Est-ce aussi une manière d'éviter la répétition?
Ce qui m’amuse avant tout c’est de chercher; de me surprendre moi-même. Si je me répète, je m’ennuie et je me dis que le lecteur le sentira. Il y a une véritable excitation dans la recherche, dans l’élaboration d’une idée. L’exécution est certes plaisante car j’essaie de créer mon visuel en totale adéquation avec mon propos, mais la phase d’exploration est une de mes préférées! Le travail que je fais en temps que coloriste alimente ce terrain de recherches visuelles et me permet de travailler la couleur au service d’un trait qui n’est pas le mien, et il  faut alors trouver le meilleur moyen de mettre en valeur le dessin d’un autre. Le changement de support et d’optique alimente évidemment mon travail. J’aimerais encore faire d’autres expériences: pourquoi pas travailler sur du tissu? Ou sur d’autres formats? Tout peut être moteur!
Y a-t-il enfin un projet que tu auras à coeur de réaliser prochainement?
J’ai toujours en tête – ainsi que dans mes carnets ou dans mon ordinateur – des projets en cours! Je viens de finir un livre chez Hélium, ainsi qu’un autre chez Albin Michel. Je me remets donc dans une phase de recherche pour de nouveaux livres… pour les tout-petits. Eh oui, j’y ai vraiment pris goût!


Propos recueillis par Julie Even, Librairie Sorcière Le Préau à Metz

Paul a dit… Regarde! À la manière du célèbre «Jacques a dit», indémodable et incontournable jeu d’enfants, Delphine Chedru nous propose un livre-jeu pour les tout-petits. Dans un agréable tout-carton carré, avec des couleurs simples et franches, de savantes découpes, l’enfant est invité à tourner les pages pour transformer un poisson en œil ou une couronne en tambour. Le petit devient acteur de la lecture: Paul a dit… Vole! et le joli coquelicot devient papillon léger. Paul a dit… Dépêche-toi! et le chapeau devient tortue. Une forme découpée, grâce à des couleurs, des formes, quelques traits, révèle tour à tour un dessin, puis un autre. La vue, le toucher, le goût, l’ouïe, l’odorat, tout en simplicité, sans en avoir l’air, c’est chaque sens qui est invité à participer au jeu: le bruit d’une pomme qu’on croque, le parfum d’une fleur, le piquant de la châtaigne… Simple et ludique!

Julie Guillem, Prix Sorcières Documentaires 2017 : «À l’origine mon projet de diplôme n’était pas un livre jeunesse.»

Julie Guillem
CAROLE LE MINOUX: Julie, rêviez-vous en regardant les nuages lorsque vous étiez enfant?
JULIE GUILLEM: Pour être honnête je ne m’en souviens plus, mais sûrement! Comme tous les enfants, j’avais beaucoup d’imagination…  et je faisais surtout beaucoup de planche à voile! Lorsqu’on pratique ce sport on est obligé de porter une attention toute particulière aux nuages, parce qu’ils donnent des indications sur les conditions météos à venir et donc sur le vent!
D'où – ou non! – ce projet?
Lors de ma dernière année à l’Ensad, j’ai dû réaliser mon projet de diplôme et c’est là qu’est né l’Atlas des nuages. Je voulais que mon projet de diplôme soit en lien avec la météo mais c’était encore très vague. C’est seulement après un long travail de recherche et en découvrant des atlas de nuages photographiques que j’ai eu l’idée de faire un atlas des nuages illustré.
Comment avez-vous travaillé ce documentaire? En recherchant d'abord les informations ou en créant les illustrations?
Lorsqu’on débute un projet c’est toujours assez flou. J’ai fait beaucoup de recherches sur les nuages, j’ai collecté beaucoup d’informations, de définitions, d’images, lu beaucoup de livres, parlé avec des spécialistes (cela m’a pris presque quatre mois). J’ai ensuite travaillé sur la structure du livre, le format, la façon dont je voulais l’imprimer, le relier… Une fois que j’ai su à peu près à quoi ressemblerait mon livre j’ai commencé les illustrations.
Quelle technique utilisez-vous? Je sais que vous aimez la sérigraphie...
Pour les planches illustrées j’ai travaillé au fusain en noir et blanc. Cette technique permettait de rendre toutes les caractéristiques des nuages, c’est aussi un médium qui permet l’erreur puisqu’on peut gommer, revenir, rien n’est figé, rien n’est définitif, c’était idéal pour dessiner mes nuages. Une fois les dessins au fusain terminés, je les ai retravaillés et j’ai ajouté la couleur sur ordinateur. Pour mon projet de diplôme, j’avais imprimé l’atlas avec une annexe en quinze exemplaires à l’Ensad, en risographie (une impression tons directs similaire à la sérigraphie). À l’origine mon projet de diplôme n’était pas un livre jeunesse, mais lorsque j’ai rencontré Actes Sud Junior, ils ont tout de suite été séduits par mon atlas et ont vraiment cru en ce projet. Nous l’avons retravaillé ensemble pour rendre le livre plus ludique.
Comment avez-vous travaillé le texte scientifique, avez-vous demandé une relecture à un spécialiste comme c'est souvent le cas pour les documentaires?
Un météorologue de Toulouse avait corrigé mon atlas pour mon diplôme. La plupart des définitions sont des définitions scientifiques qui proviennent de l’Atlas International des nuages et de mes recherches.

Quel nuage préférez-vous?
J’aime beaucoup l’altocumulus lenticularis, il a vraiment une forme surprenante et peut être confondu avec un ovni!
À quoi ressemble votre atelier?
Je n’ai pas d’atelier! Cette année je suis encore étudiante à l’école d’Art appliqués Vienne et je peux donc profiter de l’accès aux ateliers de sérigraphie et de gravure. Sinon je travaille chez moi… ce qui peut être compliqué parfois. Il faut bien s’organiser!

Avez-vous un projet en cours?
Oui! Je travaille avec Actes Sud Junior sur un autre livre jeunesse! Et après celui-là j’aimerais travailler sur un autre projet de documentaire…

Propos recueillis par Carole Le Minoux, bibliothécaire Sorcière, responsable de l’espace jeunesse de la médiathèque Boris Vian à Chevilly-Larue
Et si on plongeait la tête dans les nuages, au propre comme au figuré? Ce documentaire, l'Atlas des nuages de Julie Guillem, est aux nuages ce qu'un herbier est aux plantes, conçu de la même manière avec taxinomie, planches de croquis, classification. Il pose des jalons clairs pour repérer et nommer les ciels, pour en comprendre la formation, tenter de les interpréter, selon leur hauteur (bas, intermédiaires, d'altitude) ou leurs auteurs (pour les nuages anthropiques, pas les plus glorieux hélas). Après chaque catégorie, tous les nuages une fois définis sont représentés. Grâce au travail à base de fusain, leur puissance évocatrice y est superbement mise en valeur tout en préservant la conformité au réel. Nous voici embarqués pour un voyage scientifique qui développera le goût du repérage, de l'observation, de la compréhension. Un voyage imaginaire aussi dans sa propre collection de nuages, et elle est grande pour chacun, associée à un lieu, des êtres chers, un tableau, une poésie, un album... Quel beau thème de partage d'égal à égal entre petits et grands. Ajoutons le toucher floconneux sans doute dû aux vertus du stratocumulus stratiformis de la couverture. Bref, on est sur un... nuage, un vrai feel-good book.

Nada Matta, Prix Sorcières Albums 2017 : «Nos histoires si petites peuvent devenir grandes dans le partage sincère.»

Nada Matta
JULIE EVEN: Nous vous découvrons, Nada, dans cet album Petite Pépite paru aux éditions MeMo, mais j'imagine que le dessin et la peinture font partie de votre vie depuis longtemps?
NADA MATTA: Je dessine et peins depuis petite. Pendant mon enfance, au Liban, j'ai vécu de longues périodes où je ne pouvais pas aller à l’école ou sortir de la maison, à cause des événements. Alors j’avais beaucoup de temps pour lire, dessiner, créer… C'était ma façon de m'évader.

Ce projet d'ouvrage a-t-il été celui d’un album pour la jeunesse dès l’origine?
Oui. J’étais dans l’avion pour Beyrouth, je rentrais de Paris, et c'est là que l’idée du livre s’est imposée à moi. J’ai repensé aux dialogues avec les vendeurs et vendeuses dans les magasins, chaque fois que je voulais acheter quelque chose à ma fille «différente» – sa différence à elle, c'est la trisomie 21. Je me suis dit que c’était un excellent point de départ. Puis j’ai enchaîné avec les questions que je me suis posée moi-même lorsque j’étais enceinte d’elle, des questions pleines d’appréhension et de curiosité. Je me suis dit que tout ça pouvait se reformuler avec plus de poésie… Après le premier jet, j'ai cependant constaté que ce livre ne serait pas clairement classable dans telle ou telle catégorie. On pourrait dire, comme dans ses premières pages, que c’est un album pour les enfants de neuf ans, mais… En tout cas ça m'a plu de faire un livre qui ressemble à la petite fille, un peu hors du temps.

Pourquoi ce choix, à la fin de l'album, de témoigner explicitement, par écrit, de votre histoire?
Dans l'attente d'une réponse, après l'envoi de mon manuscrit, j'ai eu le temps de me poser mille questions, d'envisager une réécriture de l'histoire davantage pour les ados ou les adultes. J'en ai écrit différentes versions: résumé, texte plus élaboré... Lorsque j'ai rencontré les éditrices des éditions MeMo, je leur ai fait lire la version finale de ce texte afin de leur donner un peu plus de moi, et partager avec elles les origines de  l'album. Je leur ai dit que ça serait peut-être bien d'en mettre un extrait dans le livre. Ce texte les a beaucoup touchées et elles m'ont proposé de l'intégrer tel quel. J'en ai été heureuse, même si ensuite, après la parution, ça a été un peu plus difficile: j'avais la sensation de m'être mise nue face à une foule de personnes habillées!

Comment  les éditions MeMo vous ont-elles contactée?
Christine Morault m'a appelée alors que je me trouvais dans une chambre d'hôtel, entourée de mes enfants (j'en ai sept!), plongée dans les bruits, assise par terre pour mieux me concentrer... Et elle m'a annoncé vouloir éditer Petite Pépite! Ma joie a été immense. Un peu plus tard, je suis allée à Nantes avec mes planches, pour les lui remettre. C'est là que j'ai fait réellement connaissance avec Christine et Yara Naschimento. Nous avons décidé de certains ajustements pour le livre, et quand il est sorti j'ai eu l'impression de leur avoir confié un diamant brut, et qu'elles en avaient fait un bijou! Une très belle rencontre...

Cette alternance de planches noires et blanches et d'autres plus colorées correspondait-elle à des humeurs, un regard nuancé sur votre fille ou tout simplement à vos envies de peintre?
À la base j'avais fait un livre en noir et blanc uniquement. Puis les éditrices ont souhaité que je mette de la couleur. Alors j'ai voulu garder le noir et blanc, mais surprendre le lecteur avec quelques dessins en couleur, comme peut surprendre cette surprenante petite fille…

Que représente un prix comme le Prix Sorcières lorsqu'il s'agit de son premier album?
C'est fou de recevoir le Prix Sorcières pour un premier album! Je suis émerveillée du chemin parcouru depuis la naissance de Zeina. Qui aurait pu prévoir ça? J'ai voulu faire ce livre car je voulais partager la force incroyable de la vie, qui m'a portée en avant bien au-delà des regards, des conceptions et des formes convenus. Et ça m'agrandit le coeur de voir que ma petite histoire, partie si loin d'un petit village du petit Liban, a gagné un prix important! Avec l'attribution de ce prix, je vois que nos histoires si petites peuvent, elles, devenir grandes dans le partage sincère.

Propos recueillis par Julie Even, Librairie Sorcière Le Préau à Metz

Nada Matta dresse pour nous le portrait de sa Petite Pépite, sa fille, en répondant aux questions auxquelles elle se trouve confrontée quand le moment vient de lui acheter des chaussures, des habits, des jeux ou des livres… Pépite a neuf ans mais elle est petite et son pied est particulièrement large… Elle veut un livre mais elle ne sait pas lire… Un jeu? Oui, mais un jeu pour six ans suffira…  Car Petite Pépite est différente des enfants de son âge… et un peu magique aussi! Mais après tout, aucun être humain ne ressemble à aucun autre; les différences sont parfois juste plus ou moins visibles et il suffit d'être curieux, d'avoir envie de s'approcher pour découvrir l’autre… Nada Matta nous livre un album tout simplement bouleversant, autant par son texte que par les magnifiques portraits de sa fille. Une véritable déclaration d'amour conclue par une postface à lire et à faire lire de toute urgence.


Xavier-Laurent Petit, Prix Sorcières Romans Ados 2017 : «J’ai voulu que mon personnage soit en décalage complet avec nos à priori.»

Xavier-Laurent Petit
ANNE PONTÉ: Comment vous est venue l’idée de ce roman (dont, pour l’anecdote, la thématique rejoint tout à fait celle de Maman, j’ai peur, un roman de Jean-Paul Nozière paru également chez Thierry Magnier en 2016)?
XAVIER-LAURENT PETIT: Il y a deux points de départ à ce livre, et qui n’ont pas de rapports entre eux. Le premier est que, tout simplement, en tant que rédacteur du site de l’école des loisirs, je suis amené à venir de temps à autre à Paris. J’ai croisé à plusieurs reprises, du côté du Faubourg-Saint-Antoine, un groupe (une famille?) de Roms vivant en plein hiver dans la rue. J’ai ressenti le malaise que l’on ressent tous plus ou moins lorsque l’on passe devant ces groupes d’adultes, de jeunes, d’enfants dont on ne sait ni de quoi, ni comment ils vivent (mendicité, vols, chapardages…?) mais dont la présence est devenue presque habituelle au sein de nos villes qui, le plus souvent, les acceptent mal. Le deuxième point est l’histoire singulière de Fahim Mohammad, enfant sans papiers, fils d'immigré clandestin, réfugié du Bangladesh, et surdoué du jeu d’échecs. Sans papiers, il ne pouvait pas participer à des tournois officiels. Interpellé sur son cas en 2012, le cabinet du premier ministre de l’époque (François Fillon)  va accélérer sa régularisation, celle de son père, et leur éviter l’expulsion. Fahim peut alors participer à des tournois, il deviendra champion de France junior, représentant tricolore au championnat d'Europe d’échec et champion de France pupille en titre. Pour avoir assisté à quelques tournois d’échecs junior, je me suis aperçu que personne ne s’étonnait que de jeunes joueurs d’origine asiatique (Chine, Japon, Inde…) s’avèrent être des joueurs hors normes, comme s’ils avaient ça «dans la peau». J’ai voulu que mon personnage de Cyprian soit l’un de ces joueurs… mais d’origine Rom, c’est à dire en décalage complet avec nos à priori et les codes auxquels on est habitué. Tout se passe alors comme s’il n’était pas à sa place. C’est son destin singulier que j’ai voulu raconter.

Votre roman, comme les précédents,  Be safe ou Mon petit cœur imbécile par exemple ne sont pas géographiquement situés…
J’ai pensé à la Roumanie, pays dans lequel j’ai voyagé récemment. Une part de la population Rom est originaire de là-bas, et donc certainement Cyprian. Mais en effet, c’est une constante chez moi de ne pas situer trop précisément la trame de mes intrigues, ce qui me laisse une grande liberté d’écriture. En revanche, dans celui-ci on reconnaît bien Paris et, pour tout ce qui est éléments réalistes comme la lettre  de protection de Sigsimond 1er à ces populations, ce sont des faits historiques. Les filières mafieuses de passeurs existent vraiment aussi, je n’ai pas inventé grand chose à leur sujet... Le nombre de personnes tombant sous leur coupe est malheureusement suffisamment important pour en faire un trafic juteux auquel la mafia s’intéresse.

C’est la troisième fois que vous êtes Lauréat d’un Prix Sorcières, après ceux décernés à Colorbelle-Ébène et  Be safe.
Oui, et c’est une reconnaissance qui compte pour moi. D’ailleurs en ce moment, question prix, je suis comblé, puisque Le fils de l’Ursari vient également de recevoir le Grand Prix SGDL (Société des Gens De Lettres) en jeunesse…
Propos recueillis par Anne Ponté, Bibliothécaire Sorcière, Réseau des médiathèques de Drancy

Les Ursari sont des Rom, capables de battre des ours et de les dompter. Ils se produisent sur les places de villages de l’Europe de l’Est. Ciprian et sa famille sillonnent ainsi les routes avec leur ours jusqu’au jour où leur antique voiture refuse de démarrer. Les ennuis se multiplient: ils sont harcelés par la police, rejetés par les habitants et deux mafieux leur intiment de fuir à Paris, là où l’argent coule à flot. La famille se retrouve embarquée avec d’autres dans un camion et aboutit dans un bidonville. La vie y est difficile. Ils sont pauvres, clandestins, sous la coupe d’escrocs. Chacun doit s’employer tous les jours (vols, chapardages, mendicité) à trouver les «zorros» pour survivre et rembourser la dette astronomique contractée lors du passage. Au cours de ses périples dans le «aireu haire», Ciprian découvre Paris, ses habitants, ses monuments mais c’est au jardin du Luxembourg qu’il a une révélation en contemplant, fasciné, les joueurs d’un jeu étrange fait de pièces blanches et noires.  Par cette passion soudaine pour les échecs et des rencontres heureuses, sa vie et celle de sa famille va prendre un autre cours… Xavier-Laurent Petit nous offre par son écriture tout en nuance et sensibilité, une fable pleine d’humanité qui change notre point de vue sur le monde qui nous entoure et sur ces êtres que l’on croise sans les voir.