dimanche 22 janvier 2017

Babette Cole, 1950 - 2017, et des albums pour toujours





Babette Cole s'est éteinte le 15 janvier, à l'âge de 67 ans. Auteure et illustratrice, elle était si pétillante dans la vie que les histoires pour enfants qu'elle inventait dégageaient naturellement cette énergie folle. Comment on fait les bébés ?, La Princesse Finemouche, J'ai un problème avec ma mère sont des albums joyeusement trublions qui ont marqué la littérature jeunesse. Ils comptent parmi les "classiques" que l'on aime continuer à faire lire et qui aident à grandir, sans se prendre au sérieux.

Voici une interview de Babette Cole publiée dans Citrouille en 2001. 

Rencontre avec une autreure-illustratrice qui ne s’offusque pas des critiques assassines… 


Librairie L'Herbe Rouge : La pile de livres signés Babette Cole s'épaissit d'année en année. Depuis combien de temps racontez-vous des histoires et où trouvez-vous votre inspiration ?

Babette Cole : Ma première histoire, je l'ai conçue à l'age de 7 ans et depuis mes sources sont toujours les mêmes : contes que je détourne, problèmes de la vie des petits et grands, et puis les différences, toutes les différences…

Vos personnages et leur manière d'être, sont ils moraux, immoraux, amoraux…?

La morale victorienne dit qu'il ne faut pas avoir honte de notre mère, elle nous sauvera toujours.… Moi, j’essaie juste de déculpabiliser. Avec Le désamour, qui traite de la séparation, j’ai aussi cherché à positiver. Avec Monamour, j'ai tenté de dire ce qu'était le partage, la jalousie, comment gérer ses parents, parler de la différence, des fous, des handicapés, des gays...

Vos livres choquent certains, parfois…


C’est particulièrement vrai pour Comment on fait les bébés, où à l’information je mêle la naïveté, la drôlerie et la dérision... Les réactions négatives se sont surtout manifestés en Amérique. Les Français ont une attitude plus saine envers le sexe. Ils parlent de la puberté plus facilement avec leurs enfants. Les Allemands ont adoré ce livre, et particulièrement la couverture où garçon et fille sont présentés tout nus... Dans ce livre comme dans les précédents, j'ai cherché à dédramatiser. Les enfants sont naïfs et innocents. Si on leur dit que le sexe est sale, ils vont le penser…

Comment abordez-vous un nouveau sujet ?

Je fais d'abord des recherches, qui peuvent être longues : plus d'un an pour Comment on fait les bébés ? ou Le désamour. Dans tous mes livres, le dessin prend sa place comme un film, le texte vient après… Mais pour revenir à certaines réactions, je ne me défendrai pas : la nouvelle du jour est le papier hygiénique de demain. Et après tout, chacun reste libre d'acheter ou de ne pas acheter mes livres !

Propos recueillis par  la Librairie Sorcières L’Herbe Rouge à Paris

Les livres de Babette Cole

Bientôt la Saint Valentin ? Dites-le avec un livre…

La Saint-Valentin approche à grands pas... Retrouvez ici une sélection du site de la Librairie Sorcière le Bateau Livre à Lille : littérature, albums jeunesse, romans ados ... Parce qu'il n'y a pas d'âge pour être amoureux !

Des illustrations déjantées, un petit ton pince-sans-rire, une propension à raconter autant de conneries avec un si grand sérieux... Mais bon sang ta mère c'est bien-sûr !

[Une chronique de Véronique, initialement publiée sur le blog de la Librairie Sorcière La Boîte à Histoires de Marseille ]

«Je voudrais un cadeau pour une petite fille très fille, vous voyez ?»… «J’imagine plutôt ça pour un garçon, vous trouvez pas ?»… «Je cherche un livre de princesse pour une petite fille de 4 ans, c’est leur univers non ?»…

Pour sûr, on en a bouffé des demandes à la con, pendant ces vacances de Noël !
Mais à la librairie La Boîte à Histoires, si on n’a pas de paillettes, on a des idées.

Ah vous voulez des histoires de filles ? Je vais vous en donner moi des histoires de filles.
Comme Béatrice l’intrépide, tiens.

Elle est jeune.

Elle est belle (oui bon d’accord… mais là c’est pas son meilleur profil).

Elle est rousse et elle est intrépide : c’est Béatrice l’intrépide.

Sa mission ? Réaliser des exploits, se battre, sauver des gens, tuer des dragons, tout ça. En un mot : être une héroïne (ce qui en fait trois, vous l’aurez noté).

Pour l’accompagner, sa fidèle destrière, Véronique (comme moi) une jument blanche qui n’en fait qu’à sa tête et ne pense qu’à draguer le premier étalon qui passe (je confirme).

Les aventures de Béatrice commencent sur les chapeaux de roue puisque dès les premières pages, là voilà qui trucide un dragon et délivre une belle princesse toute de vert vêtue.

C’est cette dernière qui lui apprend qu’une Reine est prête à donner son fils en mariage pourvu que la promise le délivre de son mal mystérieux qui l’oblige à garder sa chambre depuis l’âge de 8 ans.

Ce n’est pas que Béatrice soit particulièrement portée sur ces histoires débiles de prince charmant mais enfin le mystère autour de ce jeune homme l’intrigue : pourquoi ne pas aller tenter sa chance et délivrer le pauvre bougre de cet étrange sortilège ?


Comme toutes les princesses aux alentours se bousculent au portillon, Béatrice l’intrépide doit patienter une éternité avant d’accéder au château de la Reine. Cette dernière, intriguée par le naturel de Béatrice, consent à l’amener jusqu’au donjon, où vit son fils reclus depuis des années :

« Des cernes bleuâtres soulignent ses yeux rougis, et des mèches de cheveux sales pendent le long de ses oreilles. Habillé en tout et pour tout d’un caleçon crasseux et d’un tee-shirt troué, il ne quitte pas du regard un étrange tableau posé sur une commode au pied du lit. Entre ses mains fébriles tendues devant lui, le prince serre un non moins étrange objet couvert de boutons, sur lesquels ses doigts pianotent frénétiquement ».

Faisant fi de l’odeur pestilentielle de la chambre Béatrice l’intrépide saura une fois encore trouver la solution (débrancher le tableau électrique) et la voilà repartie, chevauchant fièrement Véronique pour de nouvelles aventures.

Je vous laisse, amis lecteurs, le soin de découvrir cette deuxième histoire tout aussi déjantée où vous ferez la connaissance d’une troupe de villageoises prêtes à sacrifier au Diable leurs garçonnets mais pour rien au monde leurs vaches (ah ah ah !!).

On se réjouit de suivre les aventures d’une héroïne aussi ébouriffante que Béatrice, féministe jusqu’au bout de l’épée, on savoure les joyeux anachronismes de cette histoire moyenâgeuse, et on applaudit aux salutaires détournements de lieux communs: ici point de brigands mais des brigandes, des femmes et encore des femmes, et des personnages masculins pas très folichons (gnark gnark gnark).


Sans parler de la jument Véronique dont je me sens, à titre personnel, très proche.

Voyons, voyons …. Ces illustrations déjantées, ce petit ton pince-sans-rire, cette propension à raconter autant de conneries avec un si grand sérieux, sans compter ce style littéraire un peu désuet et faussement ampoulé, tout ce ceci me rappelle un vieux souvenir, avec une vague odeur de poireaux en arrière-plan ….. Bon sang mais c’est bien sûr ! Ce sont les mêmes auteurs que les 3 contes cruels qui avaient déjà ravis mes oreilles délicates et exigeantes à la fois. Tout s’explique !

Mon dieu que de temps passé déjà les garçons ! (presque 4 ans sa mère). Je vois que vous n’avez pas changé (c’est pire je dirais) et moi-même je n’ai pas pris une ride, qu’on se le dise.

Sur ces considérations esthético-nostalgiques je vous laisse amis lecteurs, non sans vous conseiller chaleureusement la lecture de mon blog de cet ouvrage vivifiant et plein d’humour que vous pourrez éventuellement prêter à de jeunes enfants dès 9 ans.

Mais rien ne vous y oblige bien sûr.

Véronique, Librairie Sorcière La Boîte à Histoires à Marseille


Baliser le chemin : regard sur la production éditoriale pour la jeunesse


Cet article a été co-écrit par Claire Poilroux, libraire jeunesse à Aubenas (librairie Tiers-Temps) et Cécile Panou, libraire jeunesse à Toulouse (librairie Tire-Lire), toutes deux membres de l'Association des Librairies Spécialisées Jeunesse. Il est paru, sous une forme un peu différente et augmentée par Patricia Matzakis, libraire jeunesse à Montauban (librairie Le Bateau-livre) et présidente de l'ALSJ, dans l'ouvrage Être bibliothécaire jeunesse aujourd'hui, éd. de l'ABF collection Médiathèmes.

Si l’on observe le panorama de la production éditoriale en France aujourd'hui, l’impression qui domine est celle d’un foisonnement, d’une abondance, l’image d’un « paysage kaléidoscopique », selon la belle expression de la chercheuse Sophie van der Linden1. Cette production éditoriale pléthorique offre un large éventail de propositions et de styles, à même de satisfaire une grande variété de publics aux attentes diverses. Mais la conséquence évidente en est le surcroît de travail de sélection du libraire et du professionnel du livre, cette part de travail réalisée en amont étant de plus en plus chronophage. 

Plus que jamais nous devons baliser le chemin au sein de ce paysage multiple et changeant qui parfois déroute le promeneur… au risque de le perdre.

Et si nous sommes nous-mêmes toujours prêts à nous émerveiller des possibilités toujours renouvelées de la créativité des grands artistes que sont les auteurs, illustrateurs et éditeurs jeunesse, nous nous sentons parfois submergés par les régulières moissons de nouveautés dans lesquelles il faudra sélectionner, trier, laisser de côté - à regret parfois… avec le souci constant de dénicher ces livres « marquants » qui accompagnent les enfants, les aident à grandir, à devenir aux-même, puisque tel est bien, à notre sens, l’enjeu de la littérature jeunesse.

L'édition jeunesse dans sa grande diversité



La production éditoriale jeunesse, telle qu'elle est considérée actuellement, a émergé dans les années 60-70 dans le sillage des mouvements de contestation. Jusque-là, les livres pour enfants, hormis les chef-d’œuvres universel, avaient pour la plupart un caractère didactique lié aux valeurs du moment.

Dans les années 60 ont été fondées les éditions Harlin Quist aux États-Unis et l’École des loisirs en France. Au début des années 70, les principales maisons d'édition française ont créé des structures pour les livres jeunesse avec notamment Gallimard Jeunesse ou Grasset jeunesse, puis dans les années 80 avec Albin Michel jeunesse et le Seuil jeunesse. Le secteur jeunesse a ensuite continué de s'installer dans le panorama de l'édition avec de nombreuses maisons indépendantes spécialisées jeunesse comme Rue du MondeCirconflexeFrimousseSarbacane ou encore Hélium pour ne citer qu'eux. Enfin, un virage vers le marketing s'est amorcé chez les éditeurs après le phénomène planétaire produit par Harry Potter.

La part des nouveautés dans la production éditoriale en littérature de jeunesse est très élevée avec 8632 livres déposés en 2015, contre 6 410 en 2005 2. Ceci représente 11,5 % de la totalité des titres parus en France en 2015. Près de 400 éditeurs proposent aujourd'hui des livres de jeunesse.

La croissance de la production s'explique par différentes causes comme :
- le développement des romans graphiques : explosion de séries comme Le Journal d'un dégonflé ou Big Nate,
- l'adaptation de romans en BD : les éditions Rue de Sèvres ont adapté Le Horla de Maupassant, Bjorn le Morphir de Thomas Lavachery et bien d'autres, ou encore Les enfants du capitaine Grant de Jules Verne chez Glénat
- une proposition croissante des livres pratiques selon les modes : livres de cuisine, de coloriage avec l'apparition de « l'art thérapie »,
- l'expansion des sorties en format de poche : Folio jeunesse et Pôle fiction chez Gallimard, les formats poche de Pocket Jeunesse,
- l'émergence continue de nouveaux éditeurs : ces trois dernières années sont arrivées des maisons qui se sont rapidement installées dans le secteur jeunesse, comme les Fourmis rougesLittle Urban, les Éléphants ou encore Le Chineur,
- la diversité des propositions d'ouvrages à licences : de nombreux catalogues proposent des pages de nouveautés à licence comme HachetteGründ,
- mais aussi à la logique des grands circuits de distribution qui se sont installés dans le panorama et qui ont besoin d’être alimentés toute l’année pour mieux amortir leurs coûts fixes. Les diffuseurs des maisons d'édition sont progressivement passés à une ère industrielle, ils sont rémunérés sur les mouvements (offices, réassort, retours) et ont donc intérêt à ce que la production s’accroisse.

En parallèle à cette offre croissante de nouveautés, la production éditoriale continue d'alimenter ses catalogues avec une multitude de titres indispensables pour les fonds littérature de jeunesse, tels que Les trois brigands de Tomi Ungerer, Petit-Bleu et Petit-Jaune de Léo Lionni, Ernest et Célestine de Gabrielle Vincent, Mathilda de Roald Dahl ou encore L'album d'Adèle de Claude Ponti.

Les éditeurs de jeunesse proposent des nouveautés tout au long de l'année, mais il est à noter qu'il y a une très grande concentration entre septembre et novembre, période à laquelle sortent plus de la moitié des titres de jeunesse.

En ce qui concerne la production littéraire jeunesse en France, à peu près 50 % de titres sont des créations d’auteurs français et 50 % d’auteurs étrangers traduits la plupart du temps de l’anglais, mais aussi de l'espagnol, italien, allemand, coréen ou encore japonais.

Il existe aujourd'hui une multitude de profils d'éditeurs, de ceux qui sont engagés et poussent à la réflexion et à l'instruction, à ceux qui offrent des propositions faciles pleines de clichés et de pauvre qualité. Dans cet éventail, s'est installée la nécessité d'une grande vigilance quant aux propos des ouvrages et à la qualité de l'écriture. Cette dernière est de plus en plus malmenée par certains éditeurs, notamment pour certains avec de mauvaises traductions. Ce point est à contre-balancer par l'attachement littéraire très fort de la plupart des éditeurs. Exemple d'une excellente traduction : Sally Jones de Jakob Wegelius traduit du suédois aux éditions Thierry Magnier.

Le très grand nombre d'éditeur offre par ailleurs une grande diversité de lignes éditoriales. Certains éditeurs ont des propositions plutôt classiques quand d'autres prendront des risques avec la découverte de talents. Ainsi des tendances se dessinent comme, manière non exhaustive :
- des catalogues classiques tant par le fond que par les nouveautés : l’École des loisirsFlammarion
- des éditeurs aux lignes graphiques innovantes et exigeantes, un soin particulier apporté à la présentation des ouvrages, la qualité du papier : MeMo, l'AgrumeMagnani, les Fourmis RougesMarcel & Joachim,
- un engagement marqué dans le propos, comme la lutte contre le sexisme ou l'intolérance : Talents Hautsla Ville brûleRue du Monde,
- un attachement à la découverte de nouveaux auteurs français : le RouergueSyrosThierry Magnier
- des éditeurs spécialisés en littérature du monde : Picquier, Nobi NobiHongfei pour la littérature asiatique notamment, des éditeurs soutenant la culture de tradition orale, telle que les comptines ou les contes : Didier jeunesse, les éditions CorentinPère Castor, Le Genévrier.

Le complexe du prescripteur/lecteur en littérature de jeunesse


L'enjeu du livre jeunesse est d'avoir la capacité de séduire deux publics : le prescripteur (adulte) et le lecteur (enfant). En effet, il est rare que ce soit l'enfant lui-même qui choisisse ses livres. L'enfant est en général accompagné ou absent quand un livre est choisi pour lui par un adulte.
Ces deux protagonistes n'ont souvent pas les mêmes critères de sélection d'un ouvrage jeunesse, ni les mêmes goûts.

De manière générale, l'adulte est attaché aux propos et aux valeurs, qui se rapprocheront de sa manière de penser, ainsi qu'à l'idée de « s'instruire par la lecture ». L'adulte est plutôt timoré face à la nouveauté et à l'originalité, notamment dans l'illustration.

L'enfant, lui, est d'abord attaché à son plaisir de lire. Il a tendance à orienter ses choix vers des univers qu'il connaît comme le fantastique ou des histoires de vie. Il prendra plus de risques quant aux visuels et aux sujets. Il est plus spontané dans ses choix.

Le professionnel doit s'attacher au lecteur final et aiguiller le prescripteur dans ce sens.

Albums : plein les mirettes


C’est dans le secteur de l’album que l’abondance est peut-être la plus sensible. Ce secteur se caractérise aussi par le déploiement de nouvelles possibilités techniques d’illustration et de fabrication qui permettent aux éditeurs d’aller très loin dans les effets spectaculaires, à coût réduit, avec des réalisations époustouflantes.

Comment ne pas être séduit par ces livres dont les images surgissent hors de la page (pop-up, livres à système… voir par exemple les très belles réalisations aux éditions Les Grandes Personnes ou Hélium) ; se mettent en mouvement (système redécouvert de l'ombro-cinéma, initié par les éditions Play Bac avec Au galop de Rufus Butler Seder puis utilisé avec talent par le duo Michaël Leblonc et Frédérique Bertrand dans la série desPyjamarama aux éditions du Rouergue) ; dont les pages s'ornent de fines dentelles grâce à la découpe laser (les albums d’Antoine Guillopé chez Gautier Languereau, les contes illustrés de Clémentine Sourdais chez Hélium, la collection Papiers coupés des éditions Grandir…) ; qui ajoutent le son à l'image (Didier jeunesse et Gallimard jeunesse précurseurs dans la gamme des livres « à puces » - saluons la série des Paco de Magali Le Huche chez Gallimard…) ; des livres enfin qui, combinés à un smartphone ou une tablette révèlent une autre lecture, en « réalité augmentée » (par exemple la collection Histoires animées chez Albin Michel jeunesse). Sans parler de la débauche actuelle de pantone fluo, gaufrages des couvertures et autres façonnages artistiques ou du retour en force de l'utilisation de la gravure dans l'album...

Mais la séduction exercée par ce type d’ouvrages dont les éditeurs (et le public!) sont de plus en plus friands peut masquer un écueil important : la prévalence de l’image se fait parfois au détriment du sens et l’on peut se retrouver avec des albums très beaux, certes, mais redondants ou, pire, vides de sens, ne racontant rien. Car il ne suffit pas d’avoir la maîtrise des outils, des techniques d‘illustration, il faut aussi avoir celle de l’intelligence de l’album, la « subtilité de l’articulation texte-image-support » qui en fait une « œuvre totale » telle que l’a remarquablement définie Sophie van der Linden, encore3. Le risque étant de « déformer » le goût du public qui aura de plus en plus de mal à se satisfaire d'un « simple » album qui ne s’anime que par la grâce de la lecture.

On a parfois le sentiment que certains éditeurs ont eu un coup de cœur pour un style, un trait, un illustrateur ou même simplement une technique et qu'ils ont souhaité faire découvrir ce qui leur avait plu, ce qui est louable mais seulement si l'album réalisé alors ne ressemble pas à un prétexte, un catalogue de belles images juxtaposées.

L'ouverture du marché de l’édition jeunesse aux jeunes diplômés formés aux nouvelles technologies donne une chance à chacun de se faire une place au soleil mais par là-même induit une dilution qui réduit l'émergence d'artistes repérés et identifiés par le grand public.

Fiction : l’impossible catégorisation ?


En ce qui concerne la fiction, la problématique récurrente des éditeurs jeunesse semble être la recherche de la meilleure catégorisation.

Longtemps focalisée sur la production en grand format et dans des séries à rallonge de titres « fantastiques » pour les adolescents, l'édition jeunesse semble s'être rendue compte récemment que pour continuer à avoir des adolescents lecteurs, il fallait auparavant capter et fidéliser les enfants plus jeunes. On assiste actuellement à un recentrage sur la très vaste et très vague catégorie des 8-12 ans, les « juniors », que ce soit par la création de nouvelles collections qui leur sont dédiées ou par le remaniement, le re-découpage de collections déjà existantes.

Ainsi, à titre d'exemple, rien que pour la rentrée 2016, si l'on se penche sur la communication professionnelle des éditeurs jeunesse de fiction, on apprendra que : « Milan repense sa fiction » avec le lancement de Grafiteen, une collection de BD et romans graphiques pour les 10-13 ans, après avoir amorcé une remise à plat de ses collections « afin de proposer un catalogue cohérent à des parents toujours angoissés »4 ; la collection Heure Noire chez Rageot se re-définit avec un « code couleur par âge », les 8+, 10+ et 12+ 5 ; les éditions Hélium lancent une nouvelle collection pour les 9-12 ans "à lire à relire sans modération".

Avant cela, on a vu les éditions Albin Michel créer la collection Witty (déclinée depuis avec Mes premiers Witty…), petite sœur de la collection pour ados Wiz et dédiée aux 8-12 ans avec de beaux succès, notamment les titres de David Walliams (Monsieur KipuTatie PourrieMamie Gangster…), suivies de près par les éditions Sarbacane et leur collection Pépix qui se taille aussi une belle place dans le paysage. Parlant de la création de cette collection, Tibo Bérard, l'éditeur qui avait aussi lancé la collection Exprim' chez Sarbacane, déclare : « On a vraiment le sentiment de répondre à un manque en librairie. […] Nous avons identifié un secteur, moi j'ai lu plein de livres parus dans ce créneau ces dernières années, pour voir où l'on en était […] J'ai remarqué une chose : les Anglo-Saxons sont très forts pour cette tranche d'âge, on le sait, ils s'inscrivent dans l'héritage de Roald Dahl. En revanche, une réponse française à la hauteur des Anglo-saxons, cela manquait ! » (interview sur le blog Les histoires sans fin).

En effet, ces « nouveaux romans » juniors ont des caractéristiques communes inspirées de la production anglo-saxonne (quand ce ne sont pas massivement des traductions) : des livres grands formats, abondamment illustrés, jouant sur le registre de l'humour et du second degré.

A contrario, d'autres éditeurs recentrent leur catalogue dans un nombre réduit de collections, comme aux éditions du Rouergue où Dacodac rassemble désormais les anciennes collections Zig zag, Tic tac et Dacodac. Et à l’autre bout de la chaîne, certains livres ne savent plus s’ils sont destinés à de grands ados ou de jeunes adultes, voyant parfois la parution simultanée d’un même titre dans plusieurs collections…

On pourrait décliner les exemples à loisir… on le voit, la définition et redéfinition des catégories semble très importante pour les éditeurs de fiction, soucieux de réussir à toucher une cible toujours plus mouvante…

Documentaires : entre tradition et innovation


Ce secteur de l’édition jeunesse a bien sûr été profondément bouleversé par l'avènement d'internet et des nouveaux modes d’information numérique. On vend beaucoup moins de documentaires en librairie, sauf sur certains sujets récurrents et souvent identifiés par « genre » : les dinosaures, le chantier, les chevaliers pour les garçons, la danse, les animaux pour les filles…

A côté d'une production assez classique, un « nouveau documentaire » est apparu, plus graphique, plus original, notamment aux éditions Actes sud junior, Albin Michel, Gulf stream, Rue du Monde, ou Seuil jeunesse, souvent à la frontière entre l’album et le documentaire à proprement parler.

Cécile Panou et Claire Poilroux, septembre 2016.

1Voir son blog : http://www.svdl.fr/svdl/
2 Sources : Observatoire du dépôt légal publié par la Bibliothèque nationale de France, 2016
3 Livres Hebdo, n° 721, 15 février 2008
4 A lire notamment : Lire l’album, 2006, Atelier du Poisson Soluble et Album[s], 2013, co-édition Actes sud et De facto
5 Livres Hebdo n°1092 du 1er juillet 2016, article de Claude Combet
communiqué de l'éditeur

Un dindon et un mouton from la Nouvelle Zélande, onlikoinou over the sea

Vidéo : cliquez sur l'image !

 Le mouton farceur
&
Le dindon de la farce
Mark et Rowan Sommerset
Editions Milan